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Parce que, occidentaux,
notre écriture de gauche à droite a façonné notre vision, notre pensée,
nos perspectives, notre lecture du monde.
Parce que le monde arabe fascine, intrigue ou inquiète.
Parce que pour comprendre, il faut souvent changer son « point de vue »,
nous vous invitons à lire notre chronique mensuelle
Un si proche
orient .

Photos © pollen, novembre 2004
Le Sud du Liban été libéré au printemps 2000, après plus de vingt ans de
résistance à l'occupation par les troupes israéliennes.
Juillet 2006
« La résolution 1559 a ouvert la voie à
l’agression »
Le 22 juillet 2006 : Entretien sur la guerre
de Juillet avec Georges Corm (Politologue, ancien ministre libanais)
Professeur de
droit, politologue, consultant international, ancien ministre des Finances
et auteur de plusieurs ouvrages de référence (Le Proche-Orient éclaté,
notamment), Georges Corm analyse la brutale situation libanaise dans son
contexte régional, mondial et interne.
Avez-vous été surpris par l’agression israélienne contre le Liban ?
Quelles seraient les véritables raisons de cette agression dont le timing
correspond également à l’offensive israélienne contre Gaza ?
Non, je n’ai pas été surpris, car la résolution 1559 des Nations unies en
septembre 2004 avait ouvert la voie à cette agression en redonnant au
Liban le statut d’Etat tampon sur la scène régionale sous prétexte de
rétablir sa souveraineté. Il est clair qu’Israël et les Etats-Unis veulent
en finir avec les deux symboles les plus forts de la résistance à leurs
diktats de nature coloniale et fasciste, à savoir le Hamas en Palestine et
le Hezbollah au Liban.
Au-delà des déclarations d’unité nationale prônée par le gouvernement
libanais, quel est le degré de cohésion des courants libanais autour du
Hezbollah ? Quel serait l’avenir de la carte politique interne après cette
agression ? Allons-nous assister à un remake de 1982 avec le syndrome de
la « résistance jetée à la mer », avec une application de la résolution
1559 ?
Ce sont les plans américano-franco-israélien qui vont être mis sous
drapeau onusien. La situation interne libanaise, déjà très fragile et très
tendue avant l’agression israélienne, risque de poser encore plus de
problèmes qu’auparavant. Les forces dites du 14 mars fédérées par le
courant du Futur de la famille Hariri et M. Joumblatt, sous la houlette
américaine et française, vont vouloir parachever leur domination exclusive
sur l’Etat libanais. Cependant, heureusement que le général Aoun, qui est
de loin la personnalité politique chrétienne la plus populaire, maintient
jusqu’ici le cap qu’il s’est fixé, à savoir un accord avec le Hezbollah
sur les grands principes devant régir le dialogue national et une
condamnation ferme des régimes arabes qui l’ont critiqué dans la
conjoncture de l’agression criminelle d’Israël sur le Liban.
Certains pays arabes, comme l’Arabie Saoudite, reprochent au Hezbollah son
« aventurisme ». Que pensez-vous de cette position et quel crédit donner à
la position adoptée par la Ligue arabe proclamant l’échec du processus de
paix ?
Il n’y aura jamais de mots assez forts pour dénoncer l’attitude des trois
pays arabes (Egypte, Arabie Saoudite et Jordanie) qui, au lieu de
condamner l’agression criminelle israélienne, ont condamné l’enlèvement
des deux soldats israéliens par le Hezbollah. Ce faisant, ils ont facilité
le travail de la diplomatie américaine qui pousse Israël à toutes les
extrémités. Ils œuvrent de plus pour semer la discorde entre sunnites et
chiites au Machreq arabe. Je pense qu’à terme, cela risque de leur coûter
cher, car nous savons très bien que les opinions publiques dans ces trois
pays sont de cœur avec le Hezbollah.
Israël insiste sur le rôle présumé de la Syrie et de l’Iran dans les
attaques aux roquettes menées par le Hezbollah. Pensez-vous que ces deux
pays sont directement menacés par des frappes israéliennes ?
Je n’ai pas de boule de cristal, mais je crois qu’ils ne le feront pas,
préférant s’attaquer au Liban pour le mettre à genoux et en faire un
instrument docile aux mains d’Israël et des Etats-Unis, comme ils l’ont
fait en 1982. Dans la lutte pour l’hégémonie régionale totale, ils pensent
que l’éradication du Hezbollah (tout comme celle du Hamas en Palestine
occupée) serait un coup fatal au prestige et à l’influence de ces deux
puissances régionales qui refusent de céder aux pressions
israélo-américaines. En tout cas, les Etats-Unis avec leurs troupes en
Irak n’ont pas intérêt à un conflit militaire avec l’Iran et Israël n’a
pas intérêt à l’ouverture des frontières de cessez-le-feu au Golan à des
actions de commandos ou de guérilla qui s’ajouteraient à celles du Hamas
et du Hezbollah.
Après les civils et le Hezbollah, c’est également l’armée libanaise qui
est ciblée par les bombardements. Que signifie pour vous cette nouvelle
étape ?
Israéliens, Français et Américains en veulent énormément à l’armée
libanaise et à celui qui la réunifiée et reconstruite après la guerre, le
président de la République, le général Emile Lahoud. En effet, ce dernier
a toujours refusé d’utiliser l’armée contre le Hezbollah ou de l’envoyer
au Sud pour être le garde frontière d’Israël. Les pressions sur lui et le
gouvernement de M. Hoss auquel j’appartenais étaient très fortes en 2000
après la victoire du Hezbollah pour envoyer l’armée au Sud. Après
l’adoption de la résolution 1559, les pressions sur le président Lahoud
sont devenues intolérables, pour qu’il demande à l’armée de désarmer le
Hezbollah par la force. Les agents d’influence américano-français, à
savoir le groupe Hariri et M. Joumblatt, ont donc essayé de l’obliger à
démissionner. Mais il a tenu bon, à la grande fureur de la France et des
Etats-Unis et d’autres pays occidentaux qui ont organisé un boycottage du
président de la République libanaise. Récemment, M. Chirac a demandé au
gouvernement roumain de ne pas adresser d’invitation à notre président
pour le prochain sommet de la Francophonie, mais de la réserver
exclusivement au Premier ministre (qui, soit dit en passant, ne parle pas
le français). Tout cela est indigne de pays qui prétendent parler au nom
du droit et de la civilisation.
Vous avez déclaré dans un précédent entretien qu’une « véritable
démocratisation du monde arabe ne peut qu’entraîner une radicalisation des
aspirations à la dignité et à l’indépendance ». Est-ce que le déficit de
réactivité arabe est notamment motivé par la nature même des régimes ? Et
quelle serait, selon vous, « la » réaction arabe appropriée face à
l’agression israélienne ?
Bien sûr, les régimes sont responsables, en particulier ceux qui sont
totalement aplatis devant les Etats-Unis. Nous aurions pu stopper les
violences inouïes pratiquées par Israël au Liban et en Palestine et par
les Etats-Unis en Irak, si seulement deux ou trois gouvernements arabes
importants au Moyen-Orient, – en 1978 lors de la première invasion du
Liban ou en 1982 lors de la seconde invasion du Liban ou en 2000 lorsque
M. Bush déclare Sharon un « homme en paix » – avaient rompu leurs
relations diplomatiques, ou plus simplement retiré leurs ambassadeurs de
Washington et menacé de rupture. En effet, un tel geste aurait amené le
gouvernement américain à revoir ses positions. Mais avec des gouvernements
arabes aplatis, les Américains et les Israéliens sont en droit de se dire
qu’il n’y a aucun obstacle à continuer dans la politique de la canonnière.
Interview réalisée
pour le quotidien Algérien EL Watan
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