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AIMONS....
Israël se trompe de
guerre
Ancien conseiller du ministre des Affaires
étrangères israélien Shlomo Ben-Ami et du Premier ministre Ehoud Barak,
Menachem Klein est professeur de sciences politiques à l'université Bar
Ilan. Il a été l'un des artisans et signataires de l'accord de Genève.
Plus Israël tuera de civils, plus il produira de réfugiés, plus grande
sera la colère du peuple arabe. La riposte actuelle n'est pas une méthode
pour conquérir la paix ou la sécurité, estime l'un des signataires
israéliens des accords de Genève de 2003 par Menachem Klein
Bien sûr, il y a, en Israël, consensus sur « la guerre au nord », comme
c'était le cas en 1982 quand toute la nation soutenait l'occupation
israélienne du Liban jusqu'à quarante kilomètres au-delà de ses propres
frontières. Mais le terme de « guerre » employé aujourd'hui par les
Israéliens est-il approprié ? « Campagne » conviendrait beaucoup mieux.
Comme en 1991, le mot « guerre » est invoqué par une société civile
victime d'attaques de missiles et de roquettes, et non pas, évidemment,
parce que le camp adverse subit de lourdes pertes. Car les projecteurs
sont exclusivement braqués sur « nos » propres souffrances et non sur ce
que nous faisons subir aux civils du camp ennemi.
« Terrorisme » est l'autre mot-clé de l'affaire. L'attaque du Hezbollah
contre la patrouille de l'armée israélienne a été qualifiée d'«attaque
terroriste» alors qu'il s'agissait d'une opération classique de guérilla.
Des années d'exposition à la terreur ont conduit les Israéliens à utiliser
ce mot pour qualifier n'importe quelle attaque à petite échelle dirigée
contre eux.
Avec sa charge d'émotion, la notion de «terreur» permet en outre à
l'establishment de dissimuler un échec militaire et de mobiliser l'opinion
publique en vue de soutenir une réaction aussi massive que
disproportionnée.
Après plus d'une semaine d'une campagne de bombardements intensifs, les
dirigeants israéliens étaient toujours incapables de donner des objectifs
politiques clairs et précis à leur opération. Au lieu de quoi ils se sont
littéralement déchaînés, allant jusqu'à des déclarations du type : «Nous
ramènerons le Liban vingt ans en arrière» et «nous anéantirons le
Hezbollah». Ils ont oublié qu'en 1982, Israël n'était parvenu ni à
éliminer l'OLP, ni à assassiner Arafat au fond de son bunker. De même, en
1956, en lançant l'opération contre l'Egypte de concert avec la
Grande-Bretagne et la France, Israël n'a réussi ni à créer un nouvel ordre
au Moyen-Orient, ni à abattre le président Nasser. Aujourd'hui encore, il
est important de déchiffrer le discours que le Hezbollah adresse par son
attaque surprise. Or Israël n'y a répondu, comme le plus souvent, que par
une riposte pleine d'arrogance.
Le cabinet israélien a été motivé par la frustration et la colère des
Forces de Défense d'Israël à la suite des attaques de guérilla du Hamas et
du Hezbollah qui ont réussi à surprendre l'armée et à lui infliger des
pertes sérieuses. Inexpérimentés dans leurs nouveaux postes, Olmert et
Peretz ne jouissaient pas de l'aura propre aux combattants et ont craint
de perdre le soutien de l'opinion publique. Le message transmis par Israël
à travers ses attaques n'est aucunement politique mais tout simplement
brutal : «Les blessures reçues nous rendent fous. Pour un mort chez nous,
il y en aura dix chez vous.» Le Hezbollah et le Hamas ont-ils besoin de ce
message agressif pour apprendre qu'Israël est une super-puissance
régionale ? Non. Leurs stratégies de guérilla et de terreur s'appuient
précisément sur le déséquilibre existant entre une armée régulière forte
et un adversaire vulnérable ainsi que sur la colère populaire exprimée
envers l'agresseur.
C'est cette colère qui crée ce que Mao-Zedong appelait « la mer où nagent
les combattants de la guérilla ». Une réaction disproportionnée ne
rétablira pas la force de dissuasion militaire des Israéliens.
Bien qu'Israël vise des civils proches des lieux de combat en Palestine
comme au Liban, ses objectifs, dans les deux cas, sont différents. Sur le
front palestinien, la règle du jeu est l'unilatéralisme : l'Etat israélien
prend seul ses décisions, sans aucune négociation. L'unilatéralisme n'est
pas une tactique ni même une stratégie, c'est un état d'esprit qui s'est
emparé de la psyché collective des Israéliens. Le combat d'Israël à Gaza
vise à préserver le concept d'unilatéralisme dont la victoire électorale
du Hamas et ses opérations militaires traduisent l'échec. En évacuant les
colonies de Gaza l'été dernier, Sharon ne voulait pas donner l'impression
ne serait-ce que d'un semblant de coordination avec les Palestiniens.
Mais il est devenu clair au bout d'un an que si le leader israélien a bel
et bien réussi à remporter un incroyable succès tactique, il n'en a pas
moins été mis en échec au niveau stratégique. En déclarant que
l'occupation de Gaza prenait fin avec l'abandon des colonies, Israël
espérait pouvoir en faire un précédent pour annexer des zones de la
Cisjordanie, alors qu'il isolait la bande de Gaza de cette même
Cisjordanie et en assurait la surveillance à partir de l'extérieur. Le
succès du Hamas dans l'organisation de l'opération où deux soldats
israéliens ont été tués et un troisième fait prisonnier, pose au
gouvernement israélien un problème très difficile : il ne peut pas, en
effet, promouvoir un geste unilatéral en Cisjordanie alors même que la
faillite de cette politique se fait chaque jour plus criante à Gaza.
Il est certain que cet échange de messages et de ripostes ne saurait
connaître une fin heureuse. Les lourdes pertes des deux côtés ont déjà
écrit avec le sang les nouvelles pages de cette tragédie. Politiquement,
Israël est très loin d'une victoire totale dans cette campagne du nord.
Israël n'est absolument pas en mesure d'éliminer le Hezbollah. Et plus
nombreux seront les civils tués ou transformés en réfugiés par Israël,
plus grande sera la colère du peuple arabe. La guerre n'est pas une
méthode pour conquérir la paix ou la sécurité.
Quand les combats entre Israël et le Liban s'achèveront et que l'attention
se reportera entièrement sur le front palestinien, il sera temps de tirer
les leçons de l'échec de l'unilatéralisme. Après l'effondrement du
processus de paix graduel sur le modèle des accords intérimaires d'Oslo ;
après l'échec, en l'an 2000, des pourparlers touchant au statut final,
dans lesquels Israël n'a pas accepté les principes de base proposés par la
communauté internationale ; après l'échec actuel de l'approche unilatérale
; après tout cela, un changement de direction s'avère désormais absolument
nécessaire. Au lieu d'essayer d'imposer aux Palestiniens une solution
israélienne, des pourparlers sur le statut final devraient s'ouvrir dans
un cadre bénéficiant à la fois d'une légitimité internationale et d'un
réel soutien dans chaque communauté. L'accord de Genève de 2003, les «
paramètres » du président Clinton en 2000, la résolution 242 du Conseil de
Sécurité des Nations unies en 1967, et la résolution 194 de l'Assemblée
générale des Nations unies, qui fut acceptée en 1949, offrent précisément
un tel cadre.